Jean est un jeune homme sympathique, il prend les transports en commun pour se déplacer. Aujourd’hui il s’assoit sur un strapontin, croise les jambes et sort de sa poche un livre qu’il ouvre de façon tout à fait ordinaire. Jean lit un livre de Cioran, c’est difficile Cioran. Il explique à Jean :
“Nous ne voyons autour de nous que des inspirations et des ardeurs dégradées : tout homme promet tout, mais tout homme vit pour connaître la fragilité de son étincelle et le manque de génialité de la vie. L’authenticité d’une existence consiste dans sa propre ruine.”
Jean, crispé, relit cette assertion avec un certain scepticisme quand il est subitement submergé par une colère épouvantable. Jean bute une nouvelle fois sur ce maudit bouquin qu’il a toutes les peines du monde à dépouiller. La relative intelligence dont il pensait jouir devient éminemment dérisoire face à la puissance des aphorismes qu’exalte Cioran sur des pages entières. Jean est entrain de vivre un des moments les plus détestables de son existence et songe, très anxieux, aux changements qui vont immanquablement intervenir en lui suite à cette déconvenue. Jean, le crâne collé contre la vitre du wagon regarde désormais défiler les graffitis sur les murs des tunnels, ils sont gris pour la plupart, les lettres se superposant pour le style.
Jean a rendez vous avec une femme. Une jeune fille. Ce soir ils vont apprendre à se connaître. Partager, échanger, tous les préliminaires nécessaires à une bonne entente, à une confiance mutuelle pour aller plus loin, c’est à dire entreprendre une activité physique en vue de se procurer un plaisir réciproque. La pénétration vaginale est un passage non pas obligé mais conseillé si l’on veut aller jusqu’au bout de l’effort consenti.
Vanessa a les mains moites, les ongles rongés par le stress, des yeux verts, un beau sourire. Elle lui parle de sa vie, du vide, ses amis qu’elle ne voit plus, la province, Caen, l’ennui, la solitude, la poussière. Jean promeut son humilité, un homme simple, discret, loin des mondanités. Il n’a jamais fantasmé sur les stars ou les célébrités, il sait trop à quel point elles peuvent être humaines, à quel point elles peuvent être comme lui. La seule et grande différence, explique t-il, est que la société leur a admis une sorte de talent, lequel pourquoi comment… Il ne l’explique pas, certainement par crainte de ne pouvoir suffisamment développer son idée. Sourires, amabilités, bon.. Un taxi. Il ouvre la porte arrière de la voiture et laisse son amie s’installer. Elle s’assoit et pose son sac sur ses deux cuisses. Jean entre à son tour et referme la porte. Silence. Ils partent chez Vanessa en banlieue, les maisons sont côtes à côtes, les jardins à la vue de tous, la maison de ses parents est comme les autres, ils sont à l’intérieur, Jean pose son manteau sur le lit. Vanessa part sous la douche. Sur l’écran de l’ordinateur défiles des photos, Vanessa est avec ses amis, les dents, les longs nez, les doubles-mentons, les gros bides.
Jean passe à son tour sous la douche. Il regarde son corps : mince, de fines jambes, petit ventre, petite touffe de poil au centre du torse. Jean a un long pénis. Il sort de la salle de bain, Vanessa est assise sur le lit, elle tend un préservatif qu’il enroule autour de son sexe. Il vérifie le sens du déroulement et pince le réservoir entre le pouce et l’index afin d’en chasser l’air. Il se masturbe légèrement, pose de la salive sur le creux de sa main et lubrifie la partie extérieure du préservatif. Le pantalon de Vanessa est bloqué près des chevilles, Jean se lève et tire fort deux fois sur le vêtement pour libérer son amie. Elle se jette sous la couverture et éteint la lumière. Il se penche sur le lit et écarte ses cuisses. Jean positionne son corps et avec ses poings prend appui sur le matelas.
“Ca va?
- Oui pourquoi ?
- Non, pour rien.”






Un témoignage poignant de vérité qui m’a chamboulé le coeur de l’intérieur.
Enfin, j’aime bien ton blog, ça m’apprendra à traîner sur FFP.
Spoon
avril 3rd, 2011
Peu de mots pour dire à quel point j’aime ta façon d’écrire et ce que décris, ce que tu imagines.
Bravo et encore.
Karl
avril 3rd, 2011
Et bien merci.
Je suis un blog
avril 4th, 2011
Je ne sais pas ce que vient faire “Caen” dans ce post.
Mais Caen symbolise très bien la province.
Bel article. Il en faut plus.
Manon
mai 25th, 2011
“ça va?”
et au lieu de dire “oui , pourquoi ?” il répond ; “non ,merde , ça va pas !”
ça va pas du tout , merde de merde !
et pourquoi ça devrait aller ? hein ? et aller où ?
je me souviens d’un passage dans un bouquin , où on lisait ” que devient l’âme quand le corps fait son ballet mécanique , sa balançoire génitale ? où va-t-elle? participe-t-elle ?”
hé ben , pas toujours
pour la participation , tu vois
mais même pour les prémisses
bref
kobus van cleef
juin 5th, 2011
Bonjour,
j’arrive quinze ans après, mais très sympa le blog, et cette mini fiction houellebecq’ style en particulier.
Bien cordialement
Dr_Noob
juin 24th, 2011